On entrait dans le bois comme on entre dans une histoire.

 – Sylvie Ouellet (inédit)

 

C’est en se dirigeant vers le nouvel ensemble commercial érigé à la périphérie de la ville que Martine, au volant de sa Toyota fatiguée (avant son divorce, elle roulait en Santa Fe), s’est souvenue qu’elle avait été malade en auto. Toute son enfance. Et d’avoir eu un père docteur n’y changeait rien. Elle avait un truc, gardait les yeux rivés sur les fils électriques dont la course monotone et sans fin zébrait le ciel au-dessus des champs et des bois, pour détourner ses pensées, le plus longtemps possible, de cet avant-goût de nausée dans sa gorge. Les minutes s’étiraient, elle tenait bon, se raccrochait à l’idée que peut-être pas cette fois. Mais le combat s’achevait toujours de la même manière. Son père, après avoir jeté un coup d’œil au rétroviseur, levait le pied et rangeait la voiture sur l’accotement. Martine ouvrait la portière avant même l’arrêt complet de l’auto, passant proche, dans sa précipitation, de débouler au fond du bas-côté. Quelque chose remontait en elle de plus fort que sa volonté, et ça l’écœurait d’avance.

Maintenant arrivée au bout d’un ancien chemin de campagne transformé en voie urbaine cernée de tours de condos, elle tourne à droite, au feu. Quelques kilomètres plus loin, avec la bénédiction des élus municipaux, on a rasé un vaste rectangle de forêt entre l’autoroute et ce secteur boisé jalonné d’une poignée de fermettes et de cottages isolés. Martine s’avance sur le boulevard asphalté de frais qui fend le territoire telle une allée royale se déroulant majestueusement par-dessus marécages remblayés et vallons arasés jusqu’à la zone déboisée. On y a construit un Walmart, un Rona L’entrepôt, un Canadian Tire, un Mégaburo, un Maxi, et le Costco. Le paysage s’ouvre sur un immense parking.

Esprit curieux et cultivé, lisant un peu de tout, le docteur Deschamps n’était pas exactement le genre de praticien dont on peut dire qu’il se tient à la fine pointe de sa science. D’après une hypothèse dénichée dans L’information médicale et paramédicale, le mal de l’auto pouvait être causé par une réminiscence du balancement matriciel déclenchée par le déplacement du véhicule. Autrement dit, sur la banquette qu’elle partageait avec sa sœur Irène, le mouvement de l’auto ramenait insidieusement Martine, huit ans, à l’état de fœtus. Comme si le mal de cœur n’était que le symptôme d’une indicible nostalgie.

De toute manière, le seul goût des comprimés de Gravol lui donnait déjà des haut-le-cœur. Et quand son père grillait une cigarette au volant, c’était encore pire. Maryse, la mère de Martine, fumait aussi. Comme tout le monde. Elle penchait en arrière sa flamboyante tête rousse et rejetait voluptueusement bouffée bleutée après bouffée bleutée. Baisser les vitres, ils n’y pensaient même pas. La fillette n’osait ouvrir la bouche et son cœur se serrait pendant que l’habitacle se remplissait de fumée.

 

Le chalet des Deschamps se trouvait au bord d’un lac du Nord, sur le territoire d’un club privé. Les membres de ces clubs jouissaient de droits de chasse et de pêche exclusifs sur des portions de territoire en apparence aléatoirement découpées sur la carte. Au début des années 1970, ce réseau de chasses gardées reproduisant les privilèges seigneuriaux de jadis défendait toujours jalousement l’entrée du pays sauvage. Les clubs portaient habituellement des noms anglais. Mais contrairement à une croyance répandue, ces forêts criblées d’une mosaïque de lacs d’origine glaciaire n’étaient pas réservées aux barons d’industrie et à leurs amis politiciens. Le père de Martine avait bâti son chalet sur le territoire d’un club qui portait le nom de Railroad Employees Fish and Game Club. Il n’y avait pas été admis parce qu’il était ce respectable médecin de famille de la Rive-Sud jouissant d’une relative prospérité, mais bien parce qu’un beau-frère mécanicien l’avait invité à en devenir membre, le beau-frère ayant lui-même été intronisé par un ami d’enfance qui se trouvait à travailler comme électricien aux chemins de fer du Canadien National.

Tous les vendredis soirs, à la belle saison, se reproduisait l’immuable et chaotique rituel : les bagages trop nombreux entassés à la hâte dans l’auto, le coffre qui ferme mal, le souper de hamburgers fébrilement avalé, puis le départ pour le Nord et l’aventure, sur fond de dispute parentale. « On part pour deux jours, pas deux semaines! » se lamentait le docteur en secouant la tête d’un air désespéré. Et sa femme : « Fais attention. Regarde où tu vas . . . »

Martine trouvait que son père était un bon chauffeur. Un bon docteur, aussi, même si sa profession se révélait apparemment impuissante à soigner un simple mal d’auto. Mais les vendredis soirs, le docteur Deschamps devenait bien davantage qu’un conducteur compétent et un homme de science bon et respecté aux yeux de sa fille de huit ans. Il était le guide et le capitaine. À d’autres époques, il avait tenu les rênes du chariot de pionniers bâché et le timon de la goélette aventurée dans les estuaires lointains. Il était le Voyageur en personne, aux grandes mains de thaumaturge refermées sur le volant d’une Oldsmobile plutôt que sur la pagaie d’un grand canot de convoyeurs de pelleteries, emmenant femme et enfants vers des forêts giboyeuses et des lacs adamantins et poissonneux, ce royaume dont le père possédait la clef et qui allait bientôt se révéler, loin de la banlieue et des villes affairées, là-bas, au-delà de l’espace habité. Si seulement il n’avait pas enfoncé si souvent, d’une pression du pouce sur le tableau de bord, l’allume-cigarette au sombre rougeoiement, avant de se ficher une autre du Maurier entre les lèvres… Il la laissait parfois se consumer au coin de sa lippe jusqu’à ce qu’un croissant de cendre, dont Martine, fascinée, n’arrivait alors plus à détourner les yeux, donnât l’impression d’y défier les lois de la gravité. Le cylindre de cendre finissait par se rompre. Le cœur de Martine, par se soulever.

En désespoir de cause, le docteur Deschamps attacha une vieille chaîne rouillée au pare-chocs arrière. Il ne se rappelait plus où il avait entendu parler de ce remède de grand-mère pour la première fois. Probablement quand, jeune toubib frais émoulu de la faculté, il avait pratiqué la médecine de campagne en Gaspésie. Après tout, l’ail éloigne bien les vampires. La différence, c’est que jamais un patient n’était venu le consulter pour une morsure à la base du cou, tandis que l’odeur de la flaque de vomi sur le tissu de la banquette de l’Oldsmobile, elle, était bien réelle.

Ce vendredi-là, Martine trouva son père à quatre pattes près du pare-chocs arrière de sa voiture. Une grosse chaîne d’une couleur rougeâtre était lovée comme un serpent près de sa jambe.

— Tu veux m’attacher derrière l’auto? demanda le petit bout de femme, les poings sur les hanches.

— Eh, eh! Bien sûr que non. On laisse la chaîne traîner derrière le véhicule et ça guérit le mal de cœur. Peux-tu croire ça?

— Mais . . . comment ça marche?

Le docteur parut réfléchir. Il le faisait toujours, avant de parler.

— Je sais pas. Peut-être que le tintement de la chaîne est censé distraire ton attention de la nausée.

— Et tu penses que je vais être capable de l’entendre par-dessus le bruit du moteur?

— Aucune idée, mon cœur. Mais ça vaut peut-être la peine d’essayer.

Pour Martine, la question n’était déjà plus de savoir si elle croyait réellement qu’un vieux bout de chaîne rouillée pendouillant derrière l’auto pouvait lui faire passer ses nausées. La question, c’était : son père, lui, il croyait quoi?

Aujourd’hui, entourée de la circulation normale d’une journée du début de l’hiver sur cette voie d’accès flambant neuve qui ouvre une large brèche dans la forêt jusqu’au nouveau secteur commercial, elle roule vers le Costco avec sa liste d’emplettes et repense à cette histoire de chaîne. Martine cherche à se rappeler si elle a déjà vu, ailleurs que sous le pare-chocs de l’Oldsmobile familiale, une chaîne en métal traîner derrière une voiture. Le souvenir de cet épisode est aussi lointain que si elle venait juste de l’inventer. A-t-elle imaginé ces lourds maillons frottant et rebondissant sur le pavé en jetant des gerbes d’étincelles dans la nuit? Quelque part, la grosse auto du docteur Deschamps la suit, fondue dans le trafic comme une voiture fantôme.

 

Montréal par le pont Jacques-Cartier, puis la rue Sherbrooke Est jusqu’au bout, ensuite le pont Le Gardeur, la vieille route, l’ancien chemin du Roy jusqu’à Trois-Rivières, où la puanteur des usines de pâtes et papiers venait se mêler aux effluves des du Maurier enfumant l’auto. La route se séparait alors du fleuve fondu dans une obscurité que trouaient les feux de position de quelques cargos chargés de bois d’œuvre, pour se diriger au nord et à l’intérieur des terres par des chemins toujours plus étroits et toujours moins goudronnés, dans la longue montée vers l’arrière-pays.

Il fallait compter cinq heures de route pour arriver au club. Les quarante derniers kilomètres les entraînaient en terrain plus montueux, sur un chemin de terre crevassé et bosselé qui s’enfonçait en serpentant sous les frondaisons compactes des pins et des épinettes dont la lueur des phares effleurait la noirceur massive sans l’entamer.

Sur les lacs du Railroad Employees Fish and Game Club, l’usage des moteurs hors-bord était prohibé. Comme les chalets du docteur et du frère de Maryse étaient situés sur une île, l’équipée familiale se terminait souvent à bord d’une chaloupe de quatorze pieds surchargée aux environs de minuit, avec le docteur épuisé ployé sur les avirons, Martine jouant les figures de proue à l’avant et l’autre moitié de la famille entassée parmi les bagages à l’arrière. Héroïque tableau, loin d’être idéal du point de vue de la sécurité nautique, sans compter que c’était habituellement ce moment que choisissaient le docteur et sa femme pour vider quelque vieille querelle.

La fois où la petite Irène, quatre ans, faillit passer par-dessus bord pendant que ses parents, debout dans la chaloupe, se disputaient le contrôle des avirons en montrant les dents comme des chiens de traîneau affamés, et qu’on découvrit ensuite que la petite ne portait pas sa veste de sauvetage, la cause fut entendue. Le vendredi suivant, les Deschamps s’arrêtèrent au dernier village avant la forêt profonde et ils couchèrent à l’hôtel.

La nuit à l’hôtel devint une tradition. Dans l’imagination de Martine, cet établissement fréquenté par les forestiers et quelques rares touristes acquérait les dimensions d’un château du pays des bûcherons, hanté par des personnages amicaux ou menaçants, tous fascinants. Gardiens de clubs, gardes-chasse, employés du chemin de fer et des pourvoiries du coin, guides de pêche métis ou blancs s’y racontaient sans fin les légendes locales et les hauts faits, traque d’un orignal blessé aux immenses ramures, biture de trois jours, d’une race d’hommes versée dans les ruses animales et les plaisirs simples. C’est vers cet avant-poste dressé aux confins de la brousse que la famille Deschamps se dirigeait maintenant.

Ils n’atteindraient le lac Magwa que dans la matinée du lendemain. Et le dimanche en début d’après-midi, il faudrait déjà commencer à songer au retour. Tout le week-end se consumant dans cette quête déraisonnable d’un îlot de paix : dix heures de route pour trente heures de paradis.

Ils venaient de dépasser Shawinigan et approchaient du vieux pont de fer sur la rivière Saint-Maurice lorsque Martine, d’une toute petite voix, demanda à son père d’arrêter l’auto. Elle longea l’aile arrière, jeta un coup d’œil à la chaîne qui pendait du pare-chocs comme une grosse breloque rendue brûlante par le frottement. Puis, pliée en deux, elle rendit son souper.

 

La salle à manger de l’hôtel. Lambris de merisier, nappes cirées à motifs de bouquets de roses décolorés. Le fumet d’œufs frits et de bacon, le café noir faiblard, les fèves au lard, le beurre fondant sur le pain grillé. Un « déjeuner d’homme », aimait dire le docteur. Martine voulait la même chose que lui. C’était avant la grande croisade contre le cholestérol.

Maryse, après avoir commandé des crêpes au sirop d’érable pour Irène, se contenta de pignocher dans une salade de fruits tout droit sortie d’une boîte de conserve, en promenant un œil ensommeillé et flirteur sur les autres tables. Pêcheurs de truites. Dans leurs pantalons de grosse toile verte et leurs chemises de flanelle dont ils avaient déjà boutonné hermétiquement cols et poignets, comme si les premiers essaims de simulies allaient fondre sur eux d’une minute à l’autre. C’étaient des hommes de truites comme il y a des hommes de chevaux. Levant le nez sur le grand brochet du Nord et le doré jaune savoureux, avec le doux mépris que le noble seigneur réserve au roturier. La truite mordait. La truite ne mordait plus. De toute manière, elle accaparait leur rare conversation.

L’œil de Maryse s’arrêta sur la porte où venait de s’encadrer un personnage qui ne déparait en rien le décor dans sa chemise de flanelle bleue ouverte sur un maillot de corps maculé de graisse jaunie et de vieille sueur. Il s’avançait d’un pas incertain, à la fois rêveur et précautionneux. Elle baissa les yeux sur sa tasse de café noyé de lait et tiédasse, mais trop tard. L’homme les avait repérés et se dirigeait maintenant vers leur table, un sourire de stupide bonté suspendu à ses grosses lèvres crevassées.

— Le Zo m’a l’air de tenir une cuite solide . . . constata le docteur en levant les yeux des œufs tournés qui brillaient comme un double soleil dans son assiette.

— Débrouille-toi pour nous en débarrasser, moi, je veux pas avoir affaire à lui, murmura Maryse en abritant sa bouche derrière sa tasse de café.

— Salut, le Zo . . . lança, avec une gaieté un peu forcée, le docteur résigné.

En retour, le Zo leva ses deux bras et les garda en l’air un moment, légèrement pliés au coude, comme s’il était le pape en personne saluant un million de fidèles du haut de son balcon.

Le Zo était un des gardiens du club, Lorenzo de son vrai nom. Un vieux célibataire qui flambait ses payes à l’hôtel dès qu’il mettait le pied hors de la forêt. Il prétendait avoir des dons de guérisseur. Son grand-père ramancheux, disait-il, lui avait transmis son fluide. Les filles avaient ouvert de grands yeux la première fois que le Zo leur avait décrit ses pouvoirs. Il pouvait arrêter le sang. Recoller les os cassés. Entre autres. Quant au docteur, trouvant le personnage pittoresque, il se montrait plein d’indulgence envers cette inoffensive fiction.

Tandis que le Zo se balançait sur ses jambes, debout près de leur table, Maryse agita une main devant elle pour dissiper l’odeur d’alcool qui flottait autour de lui.

— Comment ça va, tite fille? finit-il par bredouiller en direction de Martine.

— J’ai encore été malade en auto, hier.

— Elle est toujours malade en auto, précisa Irène, la diction entravée par une grosse bouchée de crêpe et par le sirop qui lui dégoulinait sur le menton.

Et le Zo :

— Viens ici, tite fille, j’m’en vas te guérir, moi . . .

Lorsque Martine, son minois dévoré par la curiosité, se laissa glisser de sa chaise puis, comme subjuguée, marcha vers le gardien aux yeux légèrement vitreux et aux bras déjà tendus, c’en fut trop pour Maryse.

— Tu vas laisser ce vieux bonhomme tripoter ta fille?

— Tu sais bien qu’il n’est pas dangereux, répondit platement le médecin, qui n’aimait pas trop, lui non plus, voir ce forestier éméché avancer ses grosses mains calleuses vers sa plus vieille.

Tout le monde, maintenant, dans l’auberge, les regardait. Tant pis. Avec un soupir, le docteur se leva lentement et s’interposa au moment où le guérisseur imposait les mains à sa Martine. Il attrapa doucement le poignet du Zo.

— Hé! Guéris-moi, moi . . . O. K.?

Le gardien tourna vers lui un regard interloqué, brouillé par l’ivresse. Les deux hommes, debout, se faisaient face.

— Ah! Qu’est-ce que . . . vous avez, donc?

— Moi? Je tousse, mon vieux. Vas-y, essaie tes pouvoirs sur moi…

Débraillé et solennel, Lorenzo imposa les mains au père de Martine, qui soutint son regard sans ciller, avec le sourire. Sentirait-il passer le fluide? Au bout d’un moment, le gardien, brusquement, laissa retomber ses bras, puis se détourna en hochant la tête.

 

La route de terre est sèche et défoncée, semée de cailloux et couverte d’une poussière blanche formant derrière l’Oldsmobile un large panache qui retombe et se dissipe lentement dans le matin limpide et tranquille. Une forêt de pins gris aux ramilles ornées de pendeloques d’usnée barbue jette une ombre sur la route. Sur leur gauche miroitent les eaux bouillonnantes de la rivière dont les rapides couverts d’écume brillante dévalent le lit pierreux sur des centaines de mètres entrecoupés d’embâcles de billots flottés, de fosses plus calmes et de bassins peu profonds où des paquets de mousse jaunâtre dérivent en tourbillonnant avec lenteur sur l’eau glauque. Le chemin forestier, tranchant dans le sable fauve et le sol moussu, s’accroche aux ondulations de la rive.

Le docteur jette un regard dans son rétroviseur.

— Comment ça va, mon cœur?

— Bien.

 

Le chalet des Deschamps, bâti en planches de pin noueuses, possédait un coquet toit pointu abritant une mezzanine et formant un V inversé dont la pente descendait presque jusqu’à terre, comme celui d’un chalet suisse. Celui du beau-frère était en bois rond et bas de plafond et tenait davantage de la cabane de trappeur. Difficile d’imaginer deux personnes plus différentes que le docteur et son beau-frère. Le premier était grand, doux, un peu voûté. Le second râblé, brun et tout poilu. Le premier taquinait la truite mouchetée dans les règles de l’art, en faisant élégamment voler, à grands mouvements de balancier, des mouches sèches ou noyées à la surface du lac Magwa. Ses mouches artificielles portaient des noms anglais dont la musique leur conférait, aux oreilles de Martine, un charme mystérieux et comme une aura de prestige : la Spitfire, la Professor, la Clyde Red, la Quill Gordon, la Hamill Killer. Il s’était fait une joie d’expliquer à son aînée que les poils roux de la Deer Lake Special étaient de vrais poils de chevreuil, que la touffe de fines plumules de la Kaganoma Ruff s’était baladée sur une perdrix bien vivante, et que telle nymphe artificielle imitait à la perfection une véritable nymphe d’éphémère, dont les éclosions, le soir à la brunante, avaient tendance à rendre les poissons fous.

Quand Martine, réveillée à l’aube, dégringolait l’échelle de la mezzanine, puis s’avançait sur le ponton et regardait émerger de la brume translucide, à trente mètres, debout au milieu de la chaloupe, la silhouette élancée du docteur Deschamps fouettant le frémissant miroir dans le premier soleil glorieux du matin, elle avait l’impression de voir évoluer un délicat chevalier ayant troqué sa lance contre une canne en fibre de verre. Un artiste, aussi, capable d’allier prédation et beauté. Martine se promettait bien d’apprendre à pêcher à la mouche. Le beau-frère, lui, attrapait les ombles au ver avec une canne à lancer léger. Son coffre à pêche était une rutilante et cliquetante quincaillerie où s’entassaient pêle-mêle cuillers ondulantes ou tournantes, plombs, avançons de métal, imitations de grenouilles en plastique et poissons nageurs équipés de triples hameçons.

Leurs femmes s’entendaient bien. Maryse était délurée et n’avait rien contre un verre de trop. Ginette, mère de trois beaux garçons, avait l’impression que la forêt n’existait que pour receler une quantité presque infinie de périls mortels. Les rives du Magwa étaient profondément découpées. Située à l’entrée d’une baie, l’île avait une forme allongée, et les deux chalets, reliés par un sentier, se dressaient aux extrémités. Personne d’autre ne l’occupait.

 

Martine suit son père le long du sentier. La pêche n’a pas été bonne et le beau-frère les a invités à manger des hot-dogs. Maryse les a précédés pour donner un coup de main à Ginette et elle a pris Irène avec elle. Martine marche dans la forêt derrière son père, qui écarte parfois une branche avec son bras, et elle voudrait que le sentier pénètre toujours plus profondément sous les sapins. Dans cette ombre embaumée, sans fin.

Son père s’écarte soudain du sentier, fait quelques pas et s’arrête devant une grosse épinette culbutée par le vent. L’arbre, en s’abattant, a arraché et soulevé une galette d’humus. À Martine qui l’a rejoint, le docteur montre, sous l’enchevêtrement des racines, une plaque de sable roux.

— Je te parie que je vais trouver une plume de gélinotte, juste là.

Il se penche, effleure le sable du bout des doigts, puis prend un air mystérieux pour tendre à sa fille, délicatement pincée entre son pouce et son index, une plumule mordorée.

— Hein? Comment tu savais?

— C’est comme ça. Je sais des choses.

Son œil de moucheur averti étudie le duvet, sa texture soyeuse, son indicible légèreté.

— Papa, est-ce que je peux l’avoir?

— Bien sûr. Pour quoi faire?

— C’est un secret.

 

Deschamps trouva son beau-frère au bout du ponton de son chalet en train de regarder quelque chose avec ses jumelles. La main qui ne tenait pas les jumelles serrait une bouteille de bière.

— Qu’est-ce que tu regardes?

— Les voisins d’en face, répondit le beau-frère sans cesser de regarder.

L’année précédente, une famille avait érigé une cabane sur la rive opposée du lac, distante d’environ un kilomètre. Des Lefebvre, avait appris le beau-frère. Une rumeur leur attribuait des origines huronnes.

— Ça se peut pas, avait raisonné le beau-frère. Des Indiens n’auraient jamais été admis dans le club…

— Ce sont peut-être des métis, avait fait observer le docteur. Lefebvre, ça sonne pas tellement indien, à mes oreilles.

— Ils ont pas l’air huron plus que toi pis moi, annonça le beau-frère un soir après les avoir croisés sur le lac.

— Ça ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de sang indien, souligna patiemment le docteur. Les Hurons et les Québécois se mélangent depuis longtemps . . . Quelle différence ça fait?

— La différence, énonça doctement le beau-frère, c’est que même si c’est juste des métis, comme tu dis, ils vont quand même vider le lac.

Le docteur avait hoché la tête avec un sourire de réprobation amusée, comme chaque fois qu’il était forcé d’écouter une autre blague cochonne ou raciste du répertoire du beau-frère.

 

Une main levée en auvent pour abriter ses yeux myopes des feux du couchant, il distinguait maintenant un canot en fibre de verre rouge qui s’était détaché de la bande sombre de la rive et qui se dirigeait vers le milieu du plan d’eau.

— Videurs de lac en vue? lança-t-il d’un ton sarcastique sans détacher ses yeux du canot.

— Aucune idée de ce qu’ils sont en train de faire, répondit le beau-frère en lui passant les jumelles.

Ce qui frappa d’abord le docteur fut que le canot, d’une longueur de seize pieds environ, était surchargé. Quatre adultes, trois enfants, calcula-t-il rapidement. Il pouvait distinguer, accroupis entre les barres de portage, une femme tenant une espèce de cassolette dont s’échappait de la fumée, et le jeune enfant blotti dans son giron. Près d’eux, un homme âgé tapait sur ce qui ressemblait à un tambour plat dont on percevait le martèlement affaibli et monotone dans la distance. Autour d’eux se trouvait le reste de la marmaille, tandis qu’un jeune homme aux longs cheveux noirs, assis à l’arrière, propulsait le lourd esquif bas sur l’eau à lents coups de pagaie. À la proue du canot, une vieille femme coiffée d’un drôle de chapeau, penchée en avant, répandait le contenu invisible d’une petite boîte métallique qu’elle secouait au-dessus de l’eau. Agitée par à-coups comme une grosse salière, la boîte accrocha soudain un rayon du soleil déclinant qui lança un éclair d’argent dans l’objectif des jumelles.

— On dirait une sorte de cérémonie, observa le docteur, l’œil toujours vissé à l’oculaire.

— Est-ce que je peux voir, papa?

Surpris, il se retourna vers Martine qui l’avait suivi sur le ponton. Il lui tendit les jumelles.

— Une cérémonie . . . répéta le beau-frère en hochant la tête.

— Oui, comme une espèce de rite funéraire . . . En tout cas, ça y ressemble.

— Ouais, bon. Veux-tu une bière?

 

Le feu de bûchettes résineuses crépitait au centre d’un cercle de grosses pierres. Les quatre adultes étaient plantés autour du rond de feu avec leur troisième ou quatrième apéro. De temps à autre, le beau-frère y ajoutait une grosse bûche de bouleau fendue en deux pour préparer les braises des hot-dogs. Il s’alluma une cigarette avec un tison, en offrit une au docteur.

— Ça fait toujours bizarre de voir un médecin fumer . . .

— Pourquoi? fit le docteur en haussant les épaules. Moi, ça m’est arrivé plusieurs fois de prescrire le tabac à des patients, pour leur calmer les nerfs. Mourir de stress, est-ce que c’est beaucoup mieux?

— Il a raison, dit Maryse en tirant avidement sur sa clope. On parle trop des effets secondaires. La nicotine . . .

— La nicotine stimule la mémoire, compléta le docteur avec conviction.

— Il fait toujours ça, soupira sa femme en soufflant une sinueuse fumée devant elle. Il finit les phrases à ma place. J’haïs ça.

Parfois, l’un d’eux tournait la tête et tendait un instant l’oreille, par-dessus la surface laquée embrasée par le couchant, aux éclats de voix et aux airs de musique country chassés dans leur direction par le vent qui soufflait de la rive opposée. Un peu plus tôt, ils avaient même entendu un coup de feu.

— On dirait qu’y a un vrai pow-wow, là-bas, ronchonna le beau-frère.

— Si la nicotine stimulait vraiment la mémoire, reprit Maryse, j’aurais pas oublié ma montre…

— T’as perdu ta montre?

— Je l’ai laissée dans cette minable chambre d’hôtel à Saint-Profond, c’est la seule explication. Mon cadeau de fête de mariage. Une Bulova dont je vous dirai même pas combien elle a coûté.

— C’est pas la première fois que ça arrive, remarqua le docteur. À chaque fois . . .

Maryse leva le menton.

— Que je découche?

— On arrêtera la récupérer demain, au retour, proposa le doc, impassible.

Puis il fronça les sourcils et se tourna vers Ginette qui, un peu en retrait, les écoutait.

— Est-ce que tu vois les enfants?

 

La « maison dans les arbres » se trouvait derrière le chalet. Au début, c’était une simple plateforme de planches installée dans la fourche d’un bouleau jaune centenaire, à laquelle on accédait par une demi-douzaine d’échelons cloués au tronc. Ensuite, le beau-frère, avec l’aide de son plus vieux, y avait élevé de vrais murs de rondins et ajouté un toit.

Plus tard, le fils aîné se construisit son propre abri de fortune plus loin dans la forêt. Il en avait trouvé le modèle dans la rubrique des techniques de survie d’un manuel scout : un tronc de jeune conifère ébranché fixé entre deux arbres en guise de poutre horizontale; perpendiculairement à cette pièce de charpente, des troncs de plus faible diamètre entrecroisés aux extrémités pour former une structure de tente rudimentaire, le tout recouvert de branches de sapins. À l’intérieur, d’autres branches de sapins couvraient le sol d’un tapis odorant. Cette tanière était tout juste assez spacieuse pour qu’on y rampe à deux de front. Un sentier à peine tracé dans le sous-bois y conduisait.

Le garçon se retirait là pour lire des bandes dessinées à la lueur de sa lampe de poche (l’enchevêtrement des branches du toit empêchait la lumière de pénétrer). « Il peut pas aller bien loin », disait le beau-frère à sa Ginette pour la rassurer, « on est sur une île! »

Pendant que, dans la cabane perchée en vue du chalet, les autres enfants jouaient à des jeux trop prévisibles à son goût, le gamin avait réussi à entraîner Martine dans son abri. Allongés côte à côte dans l’ombre chaude sur les branches parfumées, cousin et cousine percevaient à peine, à travers l’épaisseur des feuillages, les crépitements sporadiques du feu mêlés au brouhaha feutré des voix des adultes. Martine ne savait pas quoi faire. Elle attendait et n’avait aucune idée de ce qu’elle attendait. Le bruit tiède des respirations et le tumulte du sang dans leurs veines occupaient toute la place.

— Ton père . . . Il est riche, finit par murmurer le garçon, étendu sur le dos, les yeux ouverts sur la sombre couche de verdure près de leurs têtes.

— Non, dit Martine sans même réfléchir.

Le mot riche avait résonné d’une manière péjorative et vaguement menaçante dans la bouche de son cousin.

— C’est ce que mon père dit . . . ajouta le garçon.

Puis il se tut. Pendant un moment, il n’y eut plus, entre eux, qu’un silence peuplé de bruissements. Puis le garçon, en se tortillant, rampa vers la sortie et disparut.

 

Dimanche. Pendant que, assis dans l’auto garée devant l’hôtel, ils attendent le retour du docteur, Martine cherche la plumule de perdrix au fond de sa poche et constate qu’elle ne s’y trouve plus. Par sa faute. Si minuscule et si fragile. La précieuse relique a dû glisser de son jean pendant qu’elle se faufilait dans la cabane de branches du cousin. Son père retraverse le parking et revient s’asseoir derrière le volant. Mais ensuite, il demeure là, sans bouger.

— Et puis? demande Maryse. Ils l’ont retrouvée?

L’auto empeste la fumée.

— Ouais, répond le mari.

Visiblement troublé, il tend la Bulova Classic à sa femme, puis avale sa salive.

— Mais il est arrivé quelque chose . . . de bizarre.

Maryse admire la montre, vérifie distraitement l’heure avant de nouer le bracelet.

— Ah oui? Quoi?

— Le Zo est mort . . . Il a fait un infarctus hier matin. Pas très longtemps après qu’on lui eut parlé, m’a dit le gérant.

— Il buvait trop, fait remarquer Maryse, avant de longuement tirer sur sa cigarette. Des cuites de quatre, cinq jours, comme si ça avait du bon sens… Nous deux, on sait boire, non?

Le docteur ne répond rien.

— En tout cas, il n’a vraiment pas été chanceux. Si c’était arrivé à l’heure du déjeuner, t’aurais peut-être pu le sauver . . .

L’Oldsmobile repart, Irène se renfonce dans son encoignure entre la portière et la banquette arrière et se remet aussitôt à somnoler. Papa fixe la route sans rien dire pendant que maman fume à la chaîne en regardant défiler la rivière blanche et brillante entre les arbres. Martine regarde la nuque maigre et l’ombre fuyante sur la mâchoire crispée du chauffeur et a envie de lui demander : comment ça va, papa? Et qu’il réponde : bien. Puis, dans le silence prolongé, elle l’entend distinctement. Un bruit de chaînes, là derrière, raclant le pavé dans leurs traces.

 

L’année suivante, un parti social-démocrate prit le pouvoir à Québec. Les privilèges des clubs de chasse et pêche privés furent abolis, l’accès à la forêt démocratisé. Comme le soldat de cavalerie qui se tire une balle dans la tête pour éviter d’être capturé vivant par les Indiens, le docteur Deschamps et son beau-frère vendirent leurs chalets sans attendre l’implantation du nouveau régime. La plèbe allait fondre sur leur lac Magwa, et ils ne voulaient pas être là pour voir ça. Martine, le soir, allait se cacher dans sa chambre pour pleurer seule dans le noir.

Le docteur se mit en quête d’un autre lieu d’évasion. Il déménagea une maison mobile en haut de Saint-Michel-des-Saints. Mais une maison mobile, ce n’était pas un chalet. Il acheta ensuite un terrain au bord du lac White Fish dans l’Outaouais, et y construisit un beau petit camp. Mais le lac était pollué par une pisciculture. Plus tard, il récidiva dans le bout de Mont-Laurier, mais ce n’était pas la même chose.

Bâtir, revendre, cette errance finit par lui peser. En désespoir de cause, il acquit une petite propriété passablement délabrée dont le principal atout se trouvait dans la distance de quelques dizaines de kilomètres qui la séparait du lac Magwa. Et lorsqu’un certain petit chalet en pignon, sur une île de ce dernier, se retrouva en vente, un acheteur pressé et peu regardant sur le prix se présenta presque aussitôt. Le docteur Deschamps paya cash. La boucle était bouclée.

Le docteur invitait parfois son beau-frère, les fins de semaine, dans la zone d’exploitation contrôlée dont faisait désormais partie le lac Magwa. Et tous les deux, à l’heure de la bière, se retrouvaient au bout du ponton à surveiller les zécois avec leurs jumelles et à déblatérer contre les maudits videurs de lacs québécois . . .

Le père de Martine mourut quelques années plus tard, dans son lit. Infarctus du myocarde. La part de l’héritage qui échut à Martine était confortable. Elle qui n’avait jamais pensé à son père comme à un homme riche devait maintenant reconnaître qu’elle avait vécu dans une relative aisance et se retrouvait, avec les siens, à l’abri du souci. La surprise, chez le notaire, vint d’une autre direction: le défunt, superstitieux à sa manière, n’avait pas conclu, s’avéra-t-il, de préarrangements funéraires. Il laissait à sa femme et ses filles le choix de la meilleure manière de disposer du corps.

Martine suggéra la crémation et la dispersion des cendres dans les eaux du Magwa.

— Il me semble, ajouta-t-elle, que c’est ce qu’il aurait voulu.

Maryse n’était pas d’accord.

— Ces histoires de cendres dispersées un peu partout, c’est rien d’autre qu’une mode, dit-elle en substance et en secouant sa cigarette au-dessus d’une soucoupe convertie en cendrier (elle était descendue à trois par jour à cette époque). Mais la vérité, c’est que votre père a toujours été un homme ordonné et propre de sa personne.

Elles firent donc confectionner un cercueil en chêne à l’intérieur duquel fut aménagé, suivant leurs instructions, un tiroir caché. Le moment venu, Irène et Maryse y glissèrent leurs messages d’adieu et mots d’amour, et Martine, une Kaganoma Ruff avec des élytres en plumules de perdrix, la préférée de son père, dénichée dans un compartiment de son coffre à pêche.

L’année qui a suivi les funérailles, Maryse a vendu le chalet. Trop loin, trop de trouble. Martine, quinze ans, n’a pas eu son mot à dire.

Elle n’a jamais appris à pêcher à la mouche.

Elle va avoir cinquante ans et a eu trois enfants qui sont maintenant dispersés sur autant de continents et elle se retrouve seule et il y a encore beaucoup de choses qu’elle n’a jamais faites.

Elle n’a jamais couché avec son cousin, dont elle fut amoureuse, jusqu’à la fixation malsaine, durant une trop grande partie de son adolescence. Après être devenu ingénieur et avoir planché sur quelques grands projets hydro-électriques à Grande Baleine et à La Romaine, le cousin prépare tranquillement sa retraite. Un de ses enfants est aujourd’hui un véritable explorateur commandité dont la belle tronche virile et le beau body moulé dans un matériau isolant de pointe font parfois inopinément surface dans la vie de Martine à même la tablette électronique où le monde file sous ses doigts entre deux gorgées de café. Aux dernières nouvelles, il traversait l’Antarctique en solitaire en tirant derrière lui un petit traîneau.

C’est l’hiver et elle roule au milieu de cette forêt en sursis vers le vaste espace défriché et sa prolifération de magasins cernés de parkings. Elle regrette parfois de ne pas avoir insisté au sujet des cendres. La dernière destination du paternel lui semble aujourd’hui si évidente qu’elle a l’impression de l’avoir trahi. La forêt, près de la voie d’accès au secteur commercial, est traversée par une piste piétonnière et cyclable où trottinent de conserve le joggeur de décembre et l’épagneul en laisse. À certains endroits, pendant quelques secondes, la profondeur du territoire fait encore illusion, les bois paraissent retenir un peu de l’ombre bleutée qui nimbe l’espace mystérieux des forêts sauvages. Il n’est pas si rare d’y apercevoir un chevreuil planté au bord du chemin et trop occupé à brouter le foin des clairières pour lever la tête au passage des autos. Alors Martine ralentit, freine instinctivement, au risque de bloquer la voie et de causer un accident, et elle regarde, elle cherche, plus loin, autre chose. Ce qui a disparu.

 

Sherbrooke, 9 février 2017

 


En raison d’un processus éditorial non conventionel, certains textes ont subi des changements après leur traduction vers l’anglais. Les versions françaises peuvent donc différer légèrement – ou largement – de leurs pendants anglais.

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Photo © Markus Spiske 

 

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