1

Yeux bleus, je vous vois.

Shafik Elias a relevé la tête, comme sur le point de conclure. Il parcourt la salle du regard, glissant sur les visages connus, sur les visages inconnus. Silence complet, ardent, presque liturgique; l’écoute atteint son acmé, comme avant la chute d’une bonne blague. Shafik se penche une dernière fois vers le micro. Tenant le lutrin du bout des doigts, il prend une grande respiration puis il dit:

— Je m’en voudrais de vous quitter sans citer cette phrase que mon père me répétait si souvent : Al dounia fania wa al zaman kabass. Oui, mes amis, profitons de cette belle soirée, car cette vie où nous sommes plongés est un piège, un piège contenu dans la prison du temps.

D’un pas, Shafik recule. On sent la qualité du silence changer. Pendant une longue seconde, les gens paraissent hésiter. Shafik sourit alors, puis les applaudissements éclatent, emplissant aussitôt toute la salle, des tables d’honneur jusqu’au fond de la mezzanine. La fin de son discours a libéré une curieuse énergie parmi la centaine de convives distribués sur les deux étages de La Toundra.

Les yeux brillants d’émotion, un sourire fier aux lèvres, Shafik reçoit l’électricité très particulière que produisent les applaudissements. Il quitte l’estrade derrière laquelle on aperçoit le fleuve, les gratte-ciel du centre-ville, la silhouette de la montagne, peut-être même la croix érigée dessus.

Un serveur passe entre les premières tables et l’estrade pour vérifier si les invités apprécient l’entrée longuement attendue. Une femme assise à une des tables de la deuxième rangée, une femme qu’on appellera Ruby Brouillard et dont la robe en satin rouge produit de curieux reflets, affiche une mine perpétuellement étonnée.

— L’accent du père de ton cousin, c’est libanais ou égyptien? est-elle en train de dire.

Édouard Safi est assis aux côtés de Ruby. C’est un des protagonistes de cette histoire, le garçon d’honneur, un frère, presque, pour le marié. Édouard ne répond pas à la question de sa conjointe. Tout à son assiette, il retire consciencieusement de ses fines tranches de bœuf l’espèce de luzerne qui les recouvre.

L’origine ou la nature de l’accent du père de son cousin ne constitue pas le principal souci d’Édouard : cette viande, cette viande si rouge, si, comment dire, gluante, a-t-elle été cuite au four, voilà l’information qu’il recherche. Édouard ignore tout du carpaccio.

Ruby revient à la charge :

— Je comprends jamais d’où ils viennent, dans ta famille…

Édouard aurait envie de répondre « de la Méditerranée », mais ça fait large. Mécanicien de formation, chauffeur de remorqueuse à son compte, il n’aime pas qu’on lui mette de la pression.

Ruby Brouillard sait mettre de la pression comme personne.

Si la question de Ruby le fatigue, ce n’est pas parce qu’Édouard refuse de discuter de l’origine de ses ancêtres. Bien au contraire. Son problème, c’est que cette question, c’est Ruby qui la pose.

Demain, Édouard Safi et Ruby Brouillard emménageront ensemble dans leur premier appartement conjugal : un coquet bas de duplex d’une banlieue de la Rive-Sud, à un jet de pierre du fleuve, ce fleuve dont on voit présentement miroiter les eaux derrière l’estrade alors que s’estompe la lumière du jour. Dans une semaine, Édouard Safi annoncera à Ruby Brouillard qu’il a l’intention de la quitter.

Si elle était perspicace, elle pressentirait que le silence d’Édouard cache un malaise. Mais Ruby Brouillard n’est pas perspicace et Édouard, qui n’en peut plus, lui répond:

— Libanais, égyptien, c’est la même chose.

  

2

 

Shafik Elias se trouve à quelques mètres de ce couple dont on sait désormais que les jours sont comptés. Il fait le premier des dix pas qui le séparent de Cleopatra, une des trois tables d’honneur où ont pris place les proches des époux.

C’est Sue Mechanic qui a eu l’idée de donner aux tables les noms de villes cardinales dans l’histoire des mariés, l’histoire devant ici être entendue au sens large.

Qui est Sue Mechanic?

D’accord, mais attendez.

Qui est Édouard Safi?

D’accord, mais attendez, attendez.

Qui est Shafik Elias?

Et surtout, qui vous parle?

Questions, questions, questions.

Les choses sont plus simples au cinéma.

Pendant ce déplacement très court, désormais estimé à quinze pas, Shafik va d’ailleurs voir en accéléré le film de sa vie.

Ne vous inquiétez pas : il ne s’affaissera pas sur un des coins de la table, il ne mourra pas avant la fin de la soirée. Impossible de toute manière pour le Méditerranéen de s’affaisser sur le coin de la table : Cleopatra n’est pas rectangulaire comme le veut la tradition; elle est ronde. Sue n’a pas eu le choix. Les trois tables d’honneur, Cleopatra, Shawinigan au centre et Addis-Abeba, sont rondes. L’hérésie. Sue vit très mal avec ce compromis; c’est politique. Pour une planificatrice de mariage de son calibre, c’est un cauchemar.

L’homme dont les paroles ont inauguré cette histoire va donc voir ou plutôt revoir, alors qu’il se déplace dans un temps parallèle, les meilleures scènes de sa vie. C’est son film préféré; comme la plupart des gens, Shafik ne se lasse pas d’en remixer les épisodes clés.

Aujourd’hui, il faut l’avouer, l’occasion est trop belle pour ne pas en ajouter un nouveau: mariage du fils. Shafik est un homme ordonné, il aime collectionner les souvenirs et les choses, les trier, les classer, les placer dans des boîtes, des fichiers, des machines. Or il a beau être circonspect et stoïque, l’émotion le gagne, les applaudissements nourris font leur effet : son cinéma mental projette les images dans le désordre. Les contrats en Suisse avant la mort de sa mère, la première neige à Montréal avant la guerre de Six Jours, les felouques sur le Nil avant la Corniche d’Alexandrie, le mariage de son fils avant le mariage de son père.

Sous les sourires réjouis des convives, Shafik Elias entreprend de parcourir la dizaine de mètres qui le séparent de Cleopatra et du carpaccio de bœuf qui l’attend. À bon pas, c’est un demi-siècle qu’il s’apprête à retraverser.

Ça va vite, c’est lent, c’est normal. Il cligne des yeux, une seconde se dilate, il ressent beaucoup de choses soudain.

Nous sommes au centre de La Toundra, en ce 7 juillet 2007. Or, Shafik a beau avancer au cœur d’une île minuscule dans le havre d’une île gigantesque, une île sur laquelle s’étend sa ville adoptive, ses pensées voyagent en d’autres endroits, en d’autres époques.

Il fait un pas, cligne, sent la chaleur sèche de sa région natale, et dans ses yeux d’un bleu si clair se rencontrent la lumière du ciel d’Alexandrie et le bleu profond de la mer, comme si la couleur n’arrivait pas à se fixer.

 

3

 

Il est 20 h 43.

Le film s’ouvre sur un plan de la Méditerranée, plus calme qu’à l’habitude. Vous entendez peut-être en voix off des hommes en tarbouche discuter en terrasse, vous apercevez peut-être le tramway qui entre dans Mahatet el-Raml, littéralement la gare du Sable.

Shafik Elias traduit dans sa tête au fur et à mesure qu’il invente l’image et le son, car il se rappelle bien qu’à l’âge de trois ans, il ne parle pas encore l’arabe, seulement le français. Il reconstruit son enfance alexandrine, celle que les privilégiés, les anciens maîtres coloniaux que sont les Égyptiens d’origine syro-libanaise, les Chawams, peuvent encore offrir à leur progéniture. Les choses changeront avec Nasser.

Qui sont les Égyptiens de souche?

Les Nubiens? Les Coptes? Les Arabes qui ont émigré d’Arabie en l’an mille quand la Conquête a débuté? Les Ottomans venus sous Méhémet Ali? Et si on s’entendait sur une vraie origine ethnique des vrais de vrais Égyptiens, si on parvenait à établir que c’est ceux-ci plutôt que ceux-là qui seraient arrivés en premier, et que ceux-ci, par exemple, étaient les Nubiens, ceux-ci, donc, seraient-ils les seuls à pouvoir revendiquer l’Égypte comme leur pays?

Est-ce même une bonne question? Une vraie question?

Même s’il fait chaud sur les berges du Nil, pourrait-on qualifier les vrais de vrais Égyptiens de pure laine?

Shafik s’amuse de cette pensée, qui surgit au moment où il croise la mère de sa bru, une vraie de vraie Québécoise pure laine, aussi bien dire une Nubienne. Elle est assise à la table Shawinigan. Shafik repense au gentilé archaïque, Chawams, dont les Égyptiens de souche affublaient les populations issues d’une certaine partie du Croissant fertile. Shafik est un Chawam. Youssef son père était un Chawam. Elias le père de son père était un Chawam. Youssef son fils n’en est pas un.

Shafik repense à l’histoire de son pays, même s’il sait bien qu’à trois ans, l’âge qu’il a au début du film de sa vie, il est trop jeune pour comprendre son pays, trop jeune pour comprendre le Croissant fertile, trop jeune pour comprendre le Moyen-Orient.

À quel âge, d’ailleurs, le comprend-on?

 

4

 

Chawams parce que les ancêtres de Shafik Elias viennent du Bilad el-Cham, une province dessinée par les califats qui régneront sur la région pendant des siècles. C’est du nom de cette province, de Cham, qu’on a dérivé le nom de Chawams : originaires du Cham, habitant le Cham.

Shafik sait que sa famille, comme celle de beaucoup de Chawams, vit en Égypte depuis deux générations, leurs aïeuls ayant fui les persécutions des chrétiens dans l’Empire ottoman.

Il regarde de ses yeux bleus la mer très calme, il voit apparaître le tramway qui entre en gare, il entend, comme vous, les hommes en tarbouche.

C’est le début de sa vie, le tableau se déroule à Alexandrie où la famille de Shafik occupe un grand appartement qu’ils louent, à moins d’un kilomètre de la Corniche, en plein cœur du quartier de Cleopatra. Youssef, son père, et Marcelle, sa mère, lui offrent, à lui, fils unique, les plaisirs les plus simples: une pâtisserie de Chez Délices, une crème glacée de chez Fayoumi.

Shafik se rappelle encore les noms de ces commerces. Les prononcer intérieurement cinquante-cinq ans plus tard déploie des sensations, des images enfouies dans sa mémoire. Il tient une petite breloque de bois rapportée de Suisse par un ami de son père, la voit dans sa main, il retrouve l’odeur du jasmin qui embaume la rue où il a vu le jour, puissante, intacte, il entend sa mère chanter un refrain d’Oum Kalsoum en préparant son sac de sport, en laçant ses chaussures, assise dans le soleil du séjour.

L’enfant est trop bien entouré pour percevoir ce qui approche en ce juillet de 1952 : la Méditerranée s’agite alors que le Mahroussa, le yacht du roi Farouk, tout juste déposé, rejoint la Côte d’Azur.

Il fait un pas de plus, s’éloigne de l’estrade, cligne des yeux, franchit le seuil du souvenir, plonge dans l’octobre noir, il vient d’avoir six ans.

Depuis des mois, ses parents lui annoncent avec fébrilité que bientôt il aura une petite sœur, un petit frère, et ce sera pour son père et sa mère un vrai miracle.

Des médecins diplômés d’Europe et de retour à Alexandrie depuis peu pratiquent une nouvelle procédure, qui permet de traiter enfin le problème à l’utérus qui empêche sa mère de mener à terme ses grossesses.

Ses parents ont perdu le compte des fausses couches, deux avant sa naissance, trois depuis qu’il est au monde, ils ne savent plus.

Sa mère n’arrive pas à rester enceinte.

Shafik réalise que, s’il est au monde, s’il existe, s’il peut avancer en oscillant entre deux époques vers sa table d’honneur au vingt et unième siècle, c’est parce que sa mère, dans l’Égypte de son enfance, où les hommes portent des tarbouches, où l’on déguste des pâtisseries sur la Corniche, sa mère est restée sept mois durant clouée au lit; c’est parce que sa mère, ya oumi ya khelwa, a arrêté pendant sept mois de vivre sa vie, allah yer khamek.

Quelle était la nature exacte de son problème médical?

Shafik Elias ne se souvient que d’une expression, relever la matrice, qu’il a tant entendue après la tragédie. Il ignore encore aujourd’hui ce que cela peut bien vouloir dire, il n’a jamais demandé à un obstétricien, même quand sa femme était enceinte de son fils.

Comment s’expliquer que la joie ressentie au désir d’un deuxième enfant conduise une femme si jeune au tombeau, du lit conjugal au dernier sommeil? Comment accepter que sa mère n’ait pas tenu parole, elle qui avait promis de revenir le lendemain de la procédure?

Cela fait trop de questions.

Le Méditerranéen ne perçoit plus les choses de son propre point de vue, il voit de haut un salon très sombre, des fenêtres drapées. Quelques grands-tantes l’entourent, de noir vêtues. Elles lui annoncent la nouvelle la plus triste, la plus déterminante de son existence : ta maman est morte, ya Shafik, ta maman est montée au ciel. Désormais tu auras la Vierge Marie pour maman.

Ya oumi ya khelwa, allah yer khamek.

Ma mère, ma mère si belle. Que Dieu ait ton âme.

 

5

 

Shafik a mal au ventre. L’inflammation, depuis qu’il est jeune, ronge la paroi de ses intestins, comme elle ronge aussi la paroi des intestins de son fils. Il avance tout de même avec détermination, fait un pas de plus vers Cleopatra, puis il cligne des yeux : il tient la main de son père, c’est le printemps qui suit la mort de sa mère, le garçon assiste à un mariage.

Shafik porte une chemise de soie et un petit costume blanc taillé sur mesure, il déteste la sensation de la soie sur sa peau, il en a encore le souvenir, il n’a plus jamais porté de soie. Ce mariage auquel Shafik assiste n’est pas celui de son fils, mais bien celui de son père, ce mariage qu’on dira trop précipité mais jamais devant lui.

S’avançant dans La Toundra, Shafik n’arrive pas à analyser clairement ce qui a dû se passer, c’est loin, c’est douloureux et c’est surtout inutile; cette femme que son père prend pour épouse, six mois après le décès de Marcelle, il l’appelle maman, il l’a appelée maman, elle a été sa mère.

La tension en Égypte est à son comble. Le nouveau régime de Nasser approche du point de non-retour dans ses relations avec les forces européennes encore stationnées en Égypte. La rupture est sur le point de survenir.

Dans quelques mois se déclenchera la première des trois guerres que le Méditerranéen connaîtra, trois guerres qui placeront les Chawams dans une situation impossible, trop Européens aux yeux des Égyptiens de souche pour véritablement dénoncer les forces coloniales, trop Égyptiens pour avoir, comme les colons, un pays où trouver refuge, où retourner avant l’embrasement.

Shafik entend encore son père dans la cuisine, un soir de juillet fatal, dire à sa seconde épouse : nos origines nous privent du droit d’être patriotes. Le Méditerranéen se rappelle pourtant la fierté de son père quand, le 26 juillet 1956, quatre ans jour pour jour après l’abdication du roi Farouk, Nasser prend le contrôle du canal de Suez et entame le processus de nationalisation et de mise sous séquestre des biens appartenant, depuis le dix-neuvième siècle, aux industriels européens. Cette fierté de son père se transforme toutefois en inquiétude, au fur et à mesure que tous comprennent le danger qui les guette.

Même s’il n’a pas encore sept ans, même si l’expédition de Suez, comme on l’appelle parfois, ne dure que neuf jours, Shafik garde en mémoire chaque détail, chaque événement, chaque moment de peur et de tension de cette première guerre, la teinture bleue de laquelle son père recouvre les fenêtres pour éviter que les avions de chasse n’aperçoivent la lumière, la chanson que tous les voisins chantent en s’adonnant à cette tâche, les sacs de sable devant les entrées de la maison, les abris souterrains où l’on descend se protéger des éclats d’obus, le bruit et le feu de la DCA égyptienne qui déploie des paraboles de lumière dans le ciel d’Alexandrie.

Cette guerre a éclaté fin octobre : la France, le Royaume-Uni et Israël lancent l’opération Mousquetaire. L’objectif : renverser Nasser et récupérer le canal. Défaite totale pour l’armée égyptienne : les forces européennes intiment à Nasser de restituer le canal, mais le raïs rejette l’ultimatum. Conséquence : une vague de bombardements franco-britanniques pour forcer la main de Nasser.

Le monde a changé. Malgré la victoire militaire des envahisseurs, le Royaume-Uni puis la France se voient obligés d’accepter un cessez-le-feu, pris entre leur allié américain en train d’asseoir son pouvoir sur la région et les menaces nucléaires des Soviétiques désormais alliés à Nasser.

Shafik Elias fait un pas de plus vers Cleopatra, voit Yolande Safi, son ex-femme, la mère de son fils. En pleine conversation avec ses sujets, elle règne sans vergogne sur Addis-Abeba. Toutes les têtes sont tournées vers elle. Autour de la table, les membres de sa famille, bien sûr, son frère Nabil en fauteuil roulant, une tante de Pierrefonds, et deux cousins venus de Beyrouth pour l’occasion, mais aussi l’assemblée servile des voisines écornifleuses du petit Liban, qui au premier temps mort ont migré vers celle dont elles constituent, au jour le jour, la garde rapprochée. Shafik est bien obligé de l’admettre, et vous aussi : Yolande a fière allure dans sa robe de crêpe impératrice.

Comment ont-ils fait pour en arriver là?

Quinze ans de guerres intestines, trois procès, cent mille dollars en frais d’avocats…

Comment ne sont-ils pas parvenus à trouver un terrain d’entente, à laisser une place à la diplomatie, alors que les plus grands conflits parviennent à se résoudre?

Shafik se rappelle cette anecdote : c’est un Canadien, Lester B. Pearson, qui organisera le premier des déploiements des Casques bleus en Égypte, et cette sortie de crise diplomatique offrira au régime de Nasser, malgré une humiliante défaite militaire, une victoire politique dont les conséquences s’avéreront très graves pour beaucoup d’Égyptiens issus de l’immigration.

 

6

 

Ces conséquences, Shafik Elias se les rappelle encore mieux que la guerre elle-même, car le cauchemar de l’histoire s’acharne sur sa famille. Un an à peine après la mort de sa mère, c’est la Méditerranée que Shafik, à l’âge de sept ans, doit désormais quitter, son père étant contraint de déménager sa famille d’Alexandrie vers Le Caire.

Pour quelle raison se déplacer ainsi avec un jeune enfant malade, un deuxième mariage à peine consommé, une année de turbulences dont il est déjà dur de se relever? Vous vous posez les bonnes questions. Pensez travail, pensez nécessité : pendant toutes ces années, Youssef travaille pour une compagnie pharmaceutique suisse, qui a des filiales dans de nombreux pays, dont l’Égypte. Cette branche égyptienne de l’entreprise appartient à des Français installés au Caire. Or, la guerre, l’expédition de Suez en 1956, a rendu le gouvernement activement antipathique à quiconque provient de la France, du Royaume-Uni, d’Israël. Ce sera la même chose pour les Anglais et les Français. Plus tard, les Chawams, à leur tour, subiront le même sort.

Lorsque le gouvernement égyptien prend possession de la compagnie où travaille son père et qu’il en expulse les propriétaires, Shafik doit évidemment suivre au Caire celui qui doit coordonner la délicate transition de la compagnie vers le séquestre nommé par l’administration.

Youssef, son fils et sa nouvelle femme quittent Alexandrie, la mort dans l’âme.

À 20 h 44, une jeune femme, tout sourire, fait irruption devant Shafik Elias, en route vers Cleopatra.

Il s’agit de Myriam, la demoiselle d’honneur. Vous devriez voir son visage, son sourire, son visage ce jour-là; encore aujourd’hui, le souvenir en est inoubliable : un morceau de soleil. Au moment où se déroule la scène, elle vient de fêter son vingt-huitième printemps. Virginie Lavrovsky, la mariée, la considère comme une sœur. On l’aime, elle fait partie de la famille. C’est Myriam, c’est Mym, c’est la plus vieille amie de Virginie. Elles se sont rencontrées au milieu des années quatre-vingt, dans une cour d’école de Notre-Dame-de-Grâce. La matinée avait été marquée par un événement rare dans la vie d’un enfant. Un oiseau était mort. On l’avait enterré. Et aujourd’hui, au matin du mariage, dans la chaleur venteuse d’une matinée entre amies de toujours, entre mariée et demoiselle d’honneur, elles ont eu toutes les raisons d’y repenser, même si vous ne saurez jamais pourquoi.

À 20 h 44, Shafik Elias, voyant Myriam, jeune femme moderne, beauté levantine, lui tendre les bras, Shafik Elias, ici, là-bas, s’émeut de penser que son fils et sa belle-fille ont pour meilleure amie cette femme dont les origines ne sont pas loin des siennes, la famille de Myriam ayant subi, pendant les trois décennies qui ont précédé leurs exils respectifs, les mêmes périls, les mêmes angoisses, les mêmes guerres que la famille de Shafik.

Il a d’ailleurs insisté, au moment où la liste des invités lui a été soumise pour approbation, pour que le père de Myriam, celui-là même qui a combattu au sein d’un escadron de parachutistes de Tsahal déployé dans le Sinaï, soit au nombre des convives. Son fils, n’en ratant pas une, avait dit à Sue que sa table serait Jérusalem. Shafik avait secoué la tête et soupiré.

Myriam s’approche de Shafik et lui fait la bise :

— J’ai adoré ce que tu as dit sur le sacrement du mariage. Ton père, comme toi, s’est marié deux fois? Et c’est vrai que votre nom veut dire « mariage » en arabe? C’est fooouuu!

— Oui, ma belle Mimi, « joie » ou « mariage », même si ce n’est pas toujours synonyme! Dis-moi, je ne vois pas ton père?

— Il a assisté à la cérémonie à l’Oratoire mais il ne pouvait pas nous accompagner pour la noce, Salomon fête sa bar-mitsvah.

Maalesh, ce n’est pas grave, nous aurons d’autres occasions de nous rencontrer. La photo des mariés avec toi, devant la statue de saint Joseph, va être magnifique!

— Tu savais que c’est moi qui les ai présentés?

— Qui ne le sait pas! Par contre, tout le monde va croire que Virginie a fait exprès de te lancer le bouquet! Tu veux un conseil, ya Myriam : tiens-toi loin de Yolande, sinon dès ce soir elle te trouvera un fiancé!

Avant de la quitter, Shafik fait la bise à Myriam, c’est-à-dire qu’il l’embrasse, manière libanaise oblige, trois fois. Pour la noce, Myriam a choisi une robe safran de tulle illusion. Shafik la regarde s’éloigner, le cœur réchauffé de voir Virginie, qui est tout sourire dans sa robe blanche en dentelle. Quelle joie, oui, de voir Virginie et Myriam vivre ensemble ce moment unique. Shafik espère que le moment durera, que l’amour durera, que l’amitié durera, que la vie durera, et que Youssef n’aura pas lui aussi à doubler la joie du mariage d’une séparation et d’un deuxième lit.

Deux fois, c’est une répétition. Trois fois, c’est une tradition, ou une malédiction.

Shafik espère que les choses seront plus simples pour son fils, que la vie sera légère, mais il sait aussi que pour Youssef, c’est compliqué. Intranquille en tout, il a du mal avec l’ordre des choses, leur surface, leur envers, leur teneur. Vous voulez un exemple? Cette robe dans laquelle Myriam s’éloigne, baignée des feux du jour qui tombe, Youssef, dans le silence tragique d’un deuil prochain, du deuil de Myriam, la ressortira de sa housse où les nouveaux mariés la conservaient. Le fils de Shafik la tiendra longtemps entre ses doigts, voyant apparaître sous le tulle illusion les lumières anciennes de cette soirée à laquelle vous assistez.

 

 7

 

Shafik fait un pas, se remet en mouvement, les images reprennent : il se voit encore garçon, emménageant avec sa famille près de Midan Ramsès, au Caire, devant la gare de train où trône une gigantesque statue du pharaon Ramsès II. Il se voit au premier jour dans les couloirs de Saint-Jean-Baptiste De La Salle, l’établissement cairote des Frères des écoles chrétiennes.

Il passe vite sur les dures années de son enfance, ces années marquées par les rhumatismes, les premières doses de cortisone, les maux de ventre terribles dont pendant si longtemps on ne connaîtra pas les causes, des douleurs contre lesquelles n’ont pas été mises au point encore les perfusions d’immunomodulateurs que l’on administre aujourd’hui à son fils. Tel père, tel fils. La maladie. Deux fois, c’est aussi, parfois, une malédiction.

Shafik passe par-dessus une décennie de souffrance infantile et se retrouve en face de lui-même, à dix-huit ans, au seuil d’un futur incertain. Comme la plupart des Chawams, il est éduqué, parle les bonnes langues, connaît les bonnes personnes. Il fréquente les soirées mondaines qui se tiennent dans la riche banlieue d’Héliopolis, les fêtes du Centre culturel français, les garden-parties dans les jardins des ambassades étrangères à Zamalek.

Il s’ouvre au monde, et il n’est pas rare, durant ses étés à Alexandrie, qu’il fasse la cour aux jeunes Européennes qui profitent des charmes de la plage de San Stefano.

Ces années-là sont le théâtre de ses premières expériences, qui l’amènent à découvrir un autre Caire, une autre Alexandrie : ces villes qu’il croyait connaître par cœur s’augmentent et se doublent de villes parallèles, de parcours intimes, où les points d’intérêt ne sont soudain plus l’île de Pharos ou les pyramides de Gizeh mais telle ou telle garçonnière, telle cour intérieure chez tel ami, tel bar où brille la nuit. S’il se souvient bien, c’est à cette époque que son père l’emmène pour la première fois assister au concert mensuel d’Oum Kalsoum. L’attachement de Shafik et de son père à Oum Kalsoum est fort, la chanteuse est un exemple de résilience, et dans cette famille on admire la résilience plus que tout.

Ne te plains pas, ya Shafik, tu as la mer et le ciel, et la vie est meilleure si tu ne nies pas la souffrance.

Youm assal, youm bassal. Jour de miel suit jour d’oignon.

 

8

 

C’est un matin de juin comme les autres. C’est un matin où, avant le déclenchement des sirènes d’alerte, les soucis de Shafik sont prosaïques : réussir ses examens à la Faculté de génie. Soucis immédiats qui n’entraînent, eux, aucune peur panique.

La relation entre les vieux belligérants que sont l’Égypte et Israël est au plus mal et le feu, bientôt, déferlera sur les bords du Nil.

Les surveillants crient à tous de sortir de l’université et de retourner à la maison. Avec ses amis et des dizaines d’étudiants qu’il ne connaît pas, Shafik traverse le pont Zakher. Ils savent que les ponts sont les premières cibles stratégiques et une terreur encore contenue les traverse comme une onde de choc muette. Ils entrent dans le temps suspendu de la guerre. L’université sera fermée pendant quelques semaines. Shafik se souvient des instants dilatés et du choc de ce qui survient si vite que tout est déjà trop tard, irrémédiable, effondré. La guerre aura duré six jours mais les conséquences en sont toujours perceptibles, un demi-siècle plus tard, alors que se marie son fils, alors qu’en 2019, en 2033, en 2046, vous lisez, sur le site web de Granta, cette histoire.

Mais si Shafik se souvient si bien de cette guerre, c’est aussi parce qu’elle marque un point de rupture dans la relation entre les Chawams et leur Égypte natale.

Shafik se rappelle l’atmosphère qui règne dans les rues du Caire, le soir des premiers bombardements, l’hystérie des Cairotes descendus dans les rues pour célébrer la victoire après avoir bu jusqu’à la lie les paroles des propagandistes de la radio d’État.

Son père écoute quotidiennement des radios étrangères, Radio Monte-Carlo, Voice of America, Radio Beyrouth, KOL Israël, la BBC, tous ces canaux qui émettent à partir d’antennes à ondes courtes.

Ces radios présentent, n’en déplaise aux tartuffes, un portrait catastrophique de la situation de l’armée égyptienne : la moitié de l’aviation détruite en quelques heures, le pays tombé sans résistance, les Israéliens qui triplent leur possession territoriale en moins d’une semaine.

Le sentiment d’humiliation est encore vif chez Shafik. Alors qu’il approche de sa table d’honneur, qu’il étreint sa deuxième femme qui vient de quitter Cleopatra pour le rejoindre en prenant, vous le devinez, bien soin d’être vue par Yolande, Shafik tente d’éloigner de ses pensées la prégnance fataliste de la politique, dont la guerre, a dit un grand polémologue, est la poursuite par d’autres moyens; au Moyen-Orient, pendant toute la jeunesse de Shafik, on peut dire plus simplement : la guerre est la poursuite de la guerre.

Les petites carences définissent aussi le cours des jours : l’Égypte, qui depuis la crise de Suez peine à obtenir un flux suffisant de devises étrangères, est désormais un pays où même les privilégiés doivent se contenter de peu, les denrées de base étant strictement rationnées.

En marchant vers Cleopatra, en voyant les serveurs reprendre certains plats à peine entamés, il échange un coupon contre un poulet pris dans les étalages d’une coopérative de l’État, il le rapporte à son père qui peut joyeusement préparer le festin du dimanche après-midi, la cérémoniale molokheya. C’est la soupe verte : un poulet débité, du riz, un mélange de bouillon de poulet et de molokheya, cette plante qu’on appelle la corète, des oignons dans le vinaigre, du pain grillé.

 

9

 

Un samedi après-midi d’octobre 1973, quittant son laboratoire du Caire, Shafik accompagne à l’ambassade canadienne, près de Midan Tahrir, un camarade de classe qui doit récupérer un permis de séjour.

Le rendez-vous de l’ami se prolonge, alors Shafik décide d’allumer sa radio transistor, en espérant que la batterie ne sera pas morte : deux jours plus tôt, son père et lui ont passé la soirée sur l’île de Gezira, étendus dans l’herbe au pied de la tour du Caire, à écouter le concert d’Oum Kalsoum.

Il syntonise la chaîne Sawt al Arab. Il doit être environ 14 h 15 quand la nouvelle tombe : les troupes égyptiennes, sous le commandement de Sadate et de Moubarak, ont entrepris la reconquête du Sinaï, puis sont parvenues quelques heures plus tard à traverser le canal, à franchir la ligne Bar-Lev. Il n’attend pas les historiens, qui lui apprendront plus tard que cette attaque-surprise des Égyptiens contre Israël a lieu en plein jeûne de Yom Kippour. Il ferme sa radio. Le comptoir de la préposée de l’ambassade est vacant. Il prend la décision la plus importante de sa vie. Cette guerre est la dernière qu’il vivra en Égypte. Il se lève, fait un pas, un autre, salue l’employée de son meilleur français. De fil en aiguille, de cette première discussion à la réception de son landing, sans comprendre comment, le voilà assis dans un Boeing 747. Shafik émigre au Canada.

Arrivé devant Cleopatra, juste avant de se rasseoir pour manger son carpaccio, il balaie la pièce du regard : il est surpris de ne voir, nulle part dans La Toundra, son fils.

Le marié n’est pas là.

Pendant un court instant, l’inquiétude s’empare de Shafik, cette crainte qui ronge tout parent. Il a peur qu’il soit arrivé quelque chose. Il regarde en direction d’Addis-Abeba, fait un signe de la tête à Yolande, la mère de Youssef, qui ne semble pas s’en faire. Toute leur vie, ils se seront inquiétés différemment au sujet de leur fils. Elle craignait les courants d’air, la transpiration excessive, les mélanges alimentaires. Il se préoccupait de la trajectoire de son fils dans le grand monde, de la réussite de ses études, de l’obtention d’un bon emploi. Ils auront eu tort, ils auront eu raison.

Shafik est perplexe : il avait imaginé que son fils l’attendrait devant Cleopatra, sous les applaudissements, pour le remercier de son discours, de ses paroles, de sa présence.

Il s’apprête enfin à s’asseoir lorsque lui reviennent en tête les adieux qu’il a faits à son propre père, à l’aéroport du Caire, trente ans plus tôt. Puis il repense à son arrivée à Montréal, à l’angoisse qui l’étreint alors qu’il n’a que soixante dollars en poche, à sa descente de l’avion. Très vite il se trouvera un emploi, éreintant, abrutissant. En sa qualité d’ingénieur chimiste, il inspecte les conteneurs qui entrent au port. Les conditions sont désâmantes, et il doit souvent travailler de nuit, les vraquiers accostant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. À sa deuxième semaine, perdant pied dans un conteneur de sucre, il se fend le crâne. Du sang lui coule devant les yeux. Il a vingt-six ans. Et jour d’oignon suit jour de miel.

Un mois plus tard, dans le froid humide de novembre, il reçoit un télégramme d’un ami, décès de ton père survenu alexandria nécessaire fait présence inutile ta mère ok lettre suivra.

Shafik jette un regard vers le fond de la salle, cherchant des yeux Youssef, mais les images accélèrent, le tirent en arrière : son fils, c’est dans les bras de sa première femme qu’il le voit, à l’hôpital Royal-Victoria, blotti contre Yolande Safi, Youssef vient de naître. Il est 1 h du matin. Le temps se replie sur lui-même, tout arrive : la tapisserie vert et rouge du premier étage de leur première maison à Cartierville, les matins où Youssef, debout sur le bol de toilette, le regarde se raser, les étés à construire des châteaux sur les plages du New Jersey, sa rencontre avec Yolande dans le petit Liban, Youssef et Édouard qui sortent d’une cellule, sans lacets à leurs chaussures, Youssef gamin qui joue le rôle de l’apôtre Jean dans une production théâtrale de sa petite école catholique et maintenant, alors qu’à travers vos yeux, Shafik est enfin assis à Cleopatra, célébrant la noce de son fils. Il se voit se voir, bouleversé par le tourbillon des images. Il détache son veston, se cale dans sa chaise et relève la tête. Ses yeux brillent d’un bleu irréel.

Shafik regarde du côté de Shawinigan, Youssef n’y est pas. Virginie, radieuse, lui fait un grand sourire complice. La salle est bruissante de rires et de conversations.

La nuit commence à tomber, il est 2 0h 44 et Shafik Elias Farah tourne enfin la tête dans ma direction, à l’autre extrémité de La Toundra, du côté du jardin des Floralies, au moment précis où, relevant ma braguette, je passe la grande porte de verre.

 


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Photographie © Laura el-Tantawy / Neutral Grey

Tshinanu
Théâtre Golgotha