Nuit de juin, dix-neuf ans.

Il fait à la fois tiède et frais sur les Plaines. La chaleur que la terre a bue pendant le jour flotte dans l’herbe au ras du sol; l’air de la nuit apporte les odeurs du fleuve, gris et silencieux, en contrebas, des parfums qui annoncent les baleines, les anguilles et les étoiles de mer.

Hors d’haleine, nous courons sans voir où nous mettons les pieds. Nulle part où aller, que le ciel au-dessus de nos têtes, le cap Diamant, tout près, où s’accrochent les racines des arbres craignant de basculer dans le vide. Ta présence à mes côtés a quelque chose d’étrange et de familier. Depuis des années, tu traverses ma vie de loin en loin, à intervalles, comme une comète, pour disparaître aussitôt.

(Est-ce plus tard ou plus tôt que les Plaines? Une autre année? Nous sommes assis sur les remparts face au fleuve, devant la nuit qui blanchit avant de céder la place à l’aube. Tout est d’un gris de feutre : les clochers, les dômes et les tours graciles du Petit Séminaire derrière nous, l’autre rive devant, le Château Frontenac perché sur le roc comme une femme penchée au-dessus d’un puits.

Nous ne disons rien. J’ai beau chercher, je ne me rappelle aucune de nos conversations. Nous étions unis par une sorte de complicité en deçà des mots — nous n’étions pas dupes. Sur les pavés de la rue des Remparts marchent au pas les fantômes du régiment de Carignan-Salières, baïonnette au poing. Ils s’en vont jeter leurs os dans le fleuve.

J’ai un très grand chagrin d’amour. Et toi, qui aimes-tu? Les garçons ou les filles? Ou seulement les livres et les échecs? Stupéfiant âge des découvertes, où tout arrive pour la première fois. Cela est vrai des hommes et des pays.

Les autres parlent de toi comme on raconte le personnage d’une histoire, sorcier, ange ou ogre. Ces regards croisés cachent autant qu’ils éclairent; une série d’éclipses. Tu es le genre de personne qu’on peut inventer.

Ce que je sais : tu aimes le silence. Tes gestes ont une sorte de nonchalance qui donne à tous les mouvements — tes doigts blancs qui s’attardent au-dessus du fou sur l’échiquier, roulent le tabac en une cigarette toute mince, caressent distraitement un chat aux yeux mi-clos — des allures de rituel simple et grave. Certains savent découvrir de l’eau ou de l’or; tu sais trouver le calme. Il y a autour de toi, tout le temps, quelque chose qui ressemble à un ensommeillement — ou à un très lent réveil.)

 

Ce que tu peux trouver en moi, je l’ignore. Peut-être bien que je te distrais. Ou bien tu ne me comprends pas et cela te plaît, tu aimes ce qui t’échappe. Je cours vite, on me l’a dit, mais ce soir-là je vole.

Nous courons ensemble et tout à coup un vertige me saisit que je n’essaie pas de combattre, la nuit m’avale, je vais tomber et plutôt que de chercher à me rattraper j’étends le pied pour que tu tombes avec moi. Ensemble nous culbutons dans l’herbe, une chute qui dure mille ans.

Nous restons allongés côte à côte au milieu du grand champ de bataille plongé dans le noir. Tu as ce rire de gorge dont je me suis longtemps demandé s’il exprimait la joie ou la moquerie. Ce soir, c’est une cascade tranquille qui monte vers le ciel.

M’as-tu embrassée? Je ne me rappelle plus. J’ai sur les lèvres le goût du tabac et de la vodka servie glacée dans de grands verres transparents. Ta poitrine monte et descend tandis que tu essaies de reprendre ton souffle. Ma tête dans le creux de ton épaule s’élève et redescend au même rythme. Sur l’autre rive brillent les mille lumières de la raffinerie, un château scintillant, désert et doré, dont les tourelles crachent le feu. Les astres dans le ciel sont autant de grains de sable au seuil d’une mer immense. Sous nos dos, la terre est tiède qui a bu le sang de Wolfe et de Montcalm, de leurs hommes et de leurs chevaux.

Je ne me souviens pas que nous nous soyons relevés. Je suis toujours couchée là, près de toi, au bord du grand fleuve, entre les morts et les étoiles. Je suis toujours en train de courir. Je suis toujours en train de tomber.

 


En raison d’un processus éditorial non conventionel, certains textes ont subi des changements après leur traduction vers l’anglais. Les versions françaises peuvent donc différer légèrement – ou largement – de leurs pendants anglais.

Pour lire ce texte en anglais, visitez granta.com/the-battlefield/

Photographie © National Film Board of Canada, still from Wolfe and Montcalm, directed by Allan Wargon, 1957

Tshinanu
Écrire Avec Facultés Affaiblies